Laure Limongi, Soliste (extraits)

Soliste de Laure Limongi – à paraître le 6 mars 2013 aux éditions Inculte

Présentation de Soliste par l’éditeur

Glenn Gould est-il vraiment mort en 1982 ? Soliste décrit un personnage qui lui ressemble fort, habitant ses obsessions, ses gestes, sa virtuosité… Dans une ville de taille moyenne, Glenn – qu’on appelle à présent Thomas – se terre, se fond dans le paysage. Il croise le parcours de personnages pittoresques : le vieux René à la gouaille hardie qui contraste avec la rigueur du pianiste ; une coiffeuse philosophe dressant un constat sans concessions de la société actuelle ; un étudiant fasciné par les figures de faussaires. Et une jolie serveuse qui tombe sous le charme de son détachement élégant. Incognito pour survivre à un monde oppressant, Glenn-Thomas n’en développe pas moins dans ces pages le cœur de son art : sa passion pour le grand nord et la solitude, son amour des animaux, sa terreur des salles de concert, sa précision interprétative… On découvre une personnalité attachante et drôle, complexe. Et au fil du récit, on se demande : Glenn Gould a-t-il feint sa disparition en 1982 pour mener une existence tranquille loin des contraintes de la notoriété ? A-t-on affaire à un imposteur ? Empruntant et adaptant la structure des Variations Goldberg, trente-deux parties aux motifs qui se répondent, Laure Limongi livre un récit sensible qui célèbre l’icône du pianiste tout en livrant une histoire originale, en prise avec les préoccupations de notre temps. 

 

[…]

 

À un feu rouge, il songe à cette tribu soi disant primitive qui vit de cueillette et passe ses journées à inventer et dire de la poésie sous les arbres. Il les envie d’avoir créé un système si parfait. Comment peuvent-ils avoir éradiqué la violence en leur cœur ? Certes, il lui serait très difficile de survivre parmi eux, en pagne, dormant à la belle étoile… Mais il s’imagine jouant du buisson, taillant des flûtes, apprenant une langue qui doit avoir des dizaines de mots pour « repos », trouvant ses rimes dans un infini champ lexical d’ataraxie. Peut-être là-bas prendrait-il femme. Elle dormirait dans son cou et rirait comme une enfant. Ils seraient un seul corps, articulé par l’espace d’un demi ton dans lequel tout bascule. Le battement de son pouls composerait leur plus efficace chant d’amour. Quelle vie ce serait. Cela semble si loin. Mais savoir qu’ils existent, ces bienheureux, est parfois un réconfort suffisant. Même chemin en sens inverse. Le ciel est noir, à présent. Des montgolfières illuminées se balancent dans un éternel Noël. Il imagine les yeux scrutant des milliers de touristes, soulagé d’être mangé par l’ombre.

 

Accompagné de son pas cadencé, il retrouve sa piaule sous les toits. Tu parles d’un petit chalet. Les murs sont blancs, les meubles, gris. Un vieux piano, Scharf & Hauk, franchement pas mal, sauve l’ensemble ; le propriétaire ne voulait pas le déménager, tant mieux. Il a des touches rugueuses qui lui donnent l’impression de flatter un chien. Un bois mat qui virerait à la non teinte dans des jours d’orage. La pédale forte est cassée, tant mieux. De toute façon, il n’en joue pas – les voisins signeraient sans doute immédiatement une pétition d’expulsion – mais l’idée du piano ne suffisait pas ; il en voulait le corps. L’instrument présent, il n’a pas besoin d’épreuve physique pour en jouir. En imagination, il enchaîne des suites en tentant de compenser le défaut de retour des touches – le talon d’Achille des mécaniques de pianos droits. Il goûte la couleur tendre des pianissimo. Il en viendrait presque à Beethoven pour plaquer des accords qui feraient trembler le coffre puis rit sous cape et fait entrer Schönberg dans la ronde de sa très précise, juste et cadencée rêverie. Par le biais de quelques connexions synaptiques, ces vingt mètres carrés se muent en scène sans spectateurs ouvrant sur l’infini.

 

Le problème majeur de cet endroit, ce sont les pigeons. Lui qui aime tant observer le ciel : vide, dès qu’il jette un œil par le vasistas, il tombe sur des pigeons. Massés sur l’arête du toit d’en face. Parfois cinq, parfois trente ou quarante. Et alors là, on déglutit, le silence avant la tempête semble s’imposer, on a des réminiscences hitchcockiennes qui font frissonner. Quarante pigeons, ça fait quatre-vingt yeux – en principe –, autant de serres – si rescapées de pièges –, quarante becs et des centaines de germes possibles dont certains particulièrement virulents peuvent entraîner : la mort. Il n’a pas particulièrement peur des pigeons mais quel animal ennuyeux. Son chant est monotone – tissé de mi bémol et de quarts de soupir ; pas les triples croches avec intervalles de sixte du merle, non ; du mi bémol, ça roucoule en croches –, son œil vide mais l’air un peu méchant quand même, son plumage sans intérêt. Et cette manie de tourner la tête pour vous fixer. Cela produit un nombre considérable de déjections comme si la seule trace à laisser ici-bas était telle. Animal humain, trop humain. Il mange les restes, se fait à tout, s’adapte. Le pire, c’est quand ils ont la tête enfoncée dans le cou, somnolent comme des peluches, les plumes un peu hérissées, dodelinant au vent. Il y en a qui se baignent, pas gênés, juste devant sa fenêtre dans la flaque laissée par une averse quand la gouttière est bouchée. Les mâles semblent, en queue de pie, saluer après le concert des femelles indifférentes, à la robe terne ; ils n’en finissent pas de regarder le ciel, la terre, le ciel, la terre, le ciel, en signe de modeste déférence tendue, trop tendue. Ils ont lissé leurs plumes, gonflent le jabot, font bouffer le costume. Et pourquoi.

 

Il rêve de campagne où les oiseaux sont jars, geais, cormorans. Mais loin des pianos à queue, nul besoin de pianiste. Et le pianiste, quant à lui, a besoin de cachets.

 

[…]

 

Après un peu plus de trois heures de route, il atteint son paradis. Un paysage comme un désert, à marée basse. Entourée de deux falaises, la baie est un miracle pour l’œil. Les couleurs y changent de minute en minute au gré du temps – si capricieux que sa versatilité s’est transformée en caractère –, ce qui lui permet de satisfaire sa manie de classification des couleurs : « céladon tendre », « turquoise mais presque », « acier détrempé », « déjà outremer »… À deux kilomètres du rivage, les vestiges d’une guerre ancienne sont toujours là, sous la forme d’un port artificiel dont quelques éléments ont survécu aux intempéries. Certains pontons se sont détachés de la structure et approchés du rivage. Des sculptures disposées par la main savante de la nature, qui ponctuent l’étendue sableuse de la plage. Ils sont habités de crustacés et petits coquillages, leur béton a appris à se faire d’un gris flattant les vagues. À marée basse, le sable cranté semble dessiner les côtes d’une bête. Une immense bête qui aurait des côtes minuscules, terriblement nombreuses, et une peau si fine. On a le sentiment de marcher sur un grand animal doux qui prête le flanc au promeneur par simple défaut de méfiance. Jamais il ne sursaute. Au contraire, il accueille le pas avec grâce et bienveillance, dispensant sa beauté inépuisable. Bienheureux celui qui a conscience de la magie qui opère, goûtant une seconde de cette contemplation iodée comme un trésor d’éternité. La première fois qu’il a assisté à un coucher de soleil là-bas, c’était si beau qu’il s’est surpris à pleurer. La mer clapotait très loin, il était seul sur cette étendue claire à des kilomètres à la ronde. Le vent sifflait doucement, donnant une plus grande conscience de l’espace, encore. Le soleil faisait des percées démiurgiques dans les nuages, on aurait dit la scène peinte. Le long du rivage, des centaines de tout petits pagures roulaient sur le sable, au rythme de la respiration marine. Tout miroitait tranquillement. Et il a fallu quitter la scène…