Daniel Foucard, BILL (extrait)

 

BILL

Collectif

éditions Inculte

 

Bill n’est plus l’ennemi public un point zéro. Bill n’est plus un potentat, un souverain, un Monopoly à lui tout seul, il a changé. Il est devenu l’ami des nécessiteux qui n’en espéraient pas tant. Il redistribue son argent, le cède au développement, l’anoblit. Car l’heure est à la honte de l’accumulation privative et au repentir. Boudant sa puissance, le boss a démissionné, à sa manière : un lieutenant au volant, mais son pied sur la pédale de frein. Plus libre, il s’est missionné, concevant seul un tout nouveau challenge : convaincre les autres très très riches de lâcher autant d’argent que lui pour des causes humanitaires reconnues urgentes. Soudain bavard, émouvant, convaincant, généreux voire encombrant, il donne beaucoup et reçoit peu. À vérifier tout de même. Reste que deux ou trois bilans comptables ont suffi à redimensionner sa cote d’amour. Quel virage.

On l’avait suffisamment dénoncé, menacé, entarté. Pourquoi lui plutôt qu’un autre ? On l’a accusé d’atteinte aux libertés individuelles lui qui a essayé de les optimiser par la standardisation de l’opaque outil informatique. Ses adversaires ont convoqué les instances de régulation du marché, ont mobilisé internautes et avocats, ses concurrents se sont attiré une sympathie complètement déplacée. C’était pourtant déjà un business contre un autre, le sien. Il n’y a qu’à regarder les séduisants réseaux sociaux avec leur déstandardisation de prime abord, splendide entreprise collectiviste méprisant les affaires, mais rapidement devenus champions du Nasdaq et des conquêtes en parts de marché.

Bill, prospectiviste amateur, publiant livres et conférences, trop sûr de son monopole technologique latent, n’a pas imaginé leur hégémonie en mode accéléré. Ils cohabitent d’accord, pas de gêne donc, mais eux donnent l’impression d’aller deux fois plus vite que lui. L’informaticien a sûrement lâché le poste de pilotage de son entreprise de peur d’être largué. Patron dépassé et prospectiviste ringard pour le coup. Cette ultime minuscule méchanceté trouvée sous la plume de S.E. Corringer ne peut plus ébranler ce personnage éminemment sympathique. Riche comme il est, il devrait réinvestir, se payer des joujoux électroniques, des networks à sa dévotion ou des franchises de basket. Or il redistribue et attend toujours que ses rivaux fassent de même. Ce n’est quand même pas rien d’être passé du bidouillage binary bit à forte valeur ajoutée au délestage façon Robin des bois. Le gars s’est aperçu qu’avoir autant de thune devenait indécent, comme si l’aisance poussée à l’extrême provoquait une forme de dégoût. Ce trouble existentiel frisant la folie chez certains chefs d’État le pare lui d’une exemplarité sans équivalent. S’il poussait la clairvoyance jusqu’à bouder les honneurs allant avec, s’il signait ses chèques d’un pseudonyme, on y croirait même un peu plus et on voudrait apprendre à mieux le connaître. C’est, par avance, la prétention de ce livre.

Nous utiliserons pour ce faire, non les piles de documents à charge rassemblés par ses adversaires, ni un ton journalistique frondeur ficelant deux trois informations de couloir pour poser un mégascandale, mais adopterons plutôt les manières de l’éditorial de presse, où sont ménagés la chèvre et le chou par une espèce de connivence minimum unissant les nantis aux directeurs de rédaction. Notre mixeur gardera un fond de petit goût sucré résultant de gentilles ou méchantes réputations, d’hagiographies paresseuses, surtout n’approchons pas trop près d’un liseron de tabloïd. Sachons nous poser les bonnes questions en éludant les mauvaises. Autrement dit, servons la soupe à l’indémodable culte de la personnalité, paré dorénavant de la pudique appellation : people.

L’époque est marquée par le spectacle de chefs fragiles, aux intimités bafouées, mais braves devant les crises, en tout cas exposés. Riches, systématiquement riches, ils sont exploiteurs voire spoliateurs, no way, les médias préfèrent commenter leurs traits de caractère et leurs déboires. Dans la catégorie people clinquant affairé à napper de miel ses saloperies et son luxe, Bill n’est, tout compte fait, qu’un épiphénomène. Parler de lui pourrait paraître convenu, trop naïvement publicitaire ou simplement en décalage complet avec l’urgence de reparler des systèmes avant les personnes. Contournons donc la difficulté par une pirouette : parler d’une seule personne c’est ne parler de personne.

Nous allons écrire à quatorze auteurs non spécialistes, la vulgate revisitée et remastérisée du jeune retraité le plus médiatisé des Nouvelles Technologies de l’information et de la communication, comme on dit. Trois coordinateurs du collectif, un peu comme le trio fondateur de la start-up la plus vorace de l’histoire, douze auteurs invités à broder autour de l’archétypal héros américain du business, wonder Bill, héros dorénavant chronique, faisant ses gammes dans un cothurne d’étudiant frustré pour pouvoir rallier une suite sexy à Hollywood Park.

Sauf que Bill est un gars sans histoires, comme chacun sait. Il faudra bien qu’on en invente un peu pour combler quelques béances. Il communique très peu sur sa vie privée et doit accepter, en retour, des fantasmes fictionnels s’appuyant sur des informations aussi rares qu’incomplètes. Bill n’est même pas un thème, ce sont nos spéculations le seul thème et pour qu’elles ne prolifèrent pas bêtement au gré de nos caprices nous les avons encadrées. Ainsi, nous évoluerons guidés par deux notions clés collant au personnage : le restart et la prospective. Redémarrer l’histoire pour qu’elle prenne corps et voir ce qu’elle nous confère. Enjoliver l’histoire de Bill avant que ses historiographes ne l’enjolivent trop, la tronquer avant que ses adversaires ne la tronquent. Avancer en territoire inconnu avec des hypothèses sur ce qu’on trouvera et sur ce qu’on croira y trouver. Faire de son épopée notre subjectivité.

Clap.

Sinon, il y a aussi l’histoire de base, la success-story estampillée MS, la microstructure se dilatant au gré des rachats, la petite start-up de gamins binoclards vidant les poches de mastodontes endormis dans leur hégémonie. Cette machine à convaincre, à fureter, à trouver les failles, ces softwares équipant les administrations et les ordinateurs personnels à une époque où la concurrence se gourait de ciblage. Un prêt à consommer ayant conquis le marché des systèmes d’exploitation qui se prenait encore pour un commerce de détail alors que c’était de l’or en barre. Conquête pliée en un temps record faisant craindre un total monopole dans un secteur sensible. Bill, la classe, pilote de rouleau compresseur, boss napoléonien, a servi autant qu’il a fait peur, gagné autant qu’on pouvait le craindre, pour finalement vaciller un peu, intimidé par la police des trusts. Victoire encore fraîche des tenants d’un capitalisme présentable, Bill doit maintenant se contenter des accessits, chez Forbes et au Nasdaq.

Clap.

La superpuissance de Bill vieillit au sens noble du terme, ce qui ne l’empêche pas d’être très remuante. Si les spin-doctors maison n’ont pas encore inscrit sur leur paperboard : objectif Nobel de la paix c’est que Bill et Melinda leur ont donné des consignes de discrétion. Il va être difficile à calmer ce duo familial illuminé par une soudaine générosité. Bill a beaucoup gagné à rencontrer Melinda, elle qui, devant les caméras, ose commencer ses phrases au milieu des phrases du wonder boss. Voilà de quoi dépoussiérer l’épouvantail. Bill, lui, servira encore l’icône Gates, sans érotisme, sans fraîcheur, au lifting, mais avec des crèmes maison et beaucoup.

 

Daniel Foucard

Tony De Melio

Marin Pastrana